« Les robots ne remplaceront pas l’humain. En revanche, ils feront évoluer nos métiers. » Entretien avec Pierre Frank, Administrateur et Vice-Président Alsace-Lorraine de la FEP Grand Est

Temps de lecture : 13 minutes

Pierre_Frank_FEP_GELe secteur de la propreté fait face à de nombreux défis : recrutement, hausse des coûts, digitalisation, robotisation, IA, facturation électronique… À la rentrée 2026, les sujets ne manquent pas !

Pour mieux comprendre les enjeux auxquels sont confrontées les entreprises du secteur, nous avons rencontré Pierre Frank, Administrateur et Vice-Président Alsace-Lorraine de la FEP Grand Est, également Président de la Société Everclean Services SAS.

Dans cette interview, il revient sur les priorités de la Fédération, les transformations en cours et partage sa vision de l’avenir de la profession.

 

Bonjour, pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer votre rôle au sein de la FEP Grand Est ?

 

Bonjour, je suis Président de la Société Everclean Services, une entreprise que j’ai créée en 1992. Aujourd’hui, nous comptons environ 250 collaborateurs et intervenons principalement en Lorraine, avec quelques activités en Allemagne et dans les départements limitrophes.

En parallèle, j’occupe les fonctions de Vice-Président Alsace-Lorraine de la FEP Grand Est.

La FEP Grand Est est le syndicat professionnel qui représente les entreprises de propreté et les services associés. Notre mission est d’accompagner les dirigeants, notamment sur les volets juridiques, sociaux, économiques et réglementaires.

La majorité de nos adhérents sont des TPE et des PME. Ce sont avant tout des chefs d’entreprise très présents sur le terrain, auprès de leurs clients et de leurs collaborateurs. Ils n’ont pas toujours le temps ni les ressources pour suivre l’ensemble des évolutions réglementaires. C’est précisément là que la Fédération apporte de la valeur.

Nous relayons aussi les travaux de la FEP Nationale, organisons des formations, des réunions d’information, des clubs d’échanges et proposons un accompagnement très concret aux entreprises.

 

 

En tant que Vice-Président Alsace-Lorraine, quelles sont vos priorités ?

 

Ma première mission est de fédérer les entreprises du territoire. L’Alsace-Lorraine possède une identité particulière, avec des réalités économiques et culturelles différentes. L’objectif est donc de créer davantage de cohésion autour d’un intérêt commun : défendre notre profession et accompagner les entreprises face aux mutations qu’elles traversent.

FEP_Grand_Est

Nous souhaitons notamment développer davantage de moments d’échanges entre dirigeants. En Champagne, par exemple, un club de chefs d’entreprise se réunit chaque mois. Les dirigeants y partagent leurs problématiques, leurs bonnes pratiques et leurs retours d’expérience. C’est un véritable réseau d’entraide. Nous allons créer le même type de club en Lorraine dès le mois de septembre.

Notre première rencontre prendra la forme d’une visite d’un data center le 24 septembre. Ce choix n’est pas anodin : il s’agit de sensibiliser les dirigeants aux enjeux du numérique, de la donnée et de la transformation digitale. Beaucoup de ces sujets peuvent sembler complexes ou lointains. L’idée est justement de les rendre concrets et accessibles.

Nous organiserons ensuite une visite de la centrale nucléaire de Cattenom afin d’aborder les enjeux énergétiques, qui seront eux aussi déterminants pour l’avenir de nos entreprises.

Au-delà de ces événements, nous poursuivons un objectif plus global : renforcer les liens entre les entreprises et valoriser les métiers de la propreté.

 

À l’approche de la rentrée, quels sont les principaux défis auxquels les entreprises de propreté doivent faire face ?

 

Ils sont nombreux, mais plusieurs défis concentrent aujourd’hui toute notre attention.

Le premier est évidemment le recrutement, avec un enjeu démographique majeur. D’ici dix ans, près de la moitié des salariés actuellement en poste partiront à la retraite. C’est un bouleversement considérable pour notre profession.

Cette situation nous oblige à repenser notre manière de recruter, mais aussi de former et de fidéliser les futurs collaborateurs. D’autant que, dans notre territoire, nous faisons face à une concurrence supplémentaire : la proximité de l’Allemagne, du Luxembourg et de la Suisse. Beaucoup de salariés choisissent d’y travailler, parfois au prix de longs trajets quotidiens, attirés par des conditions de rémunération plus favorables. Nous devons donc rendre nos métiers plus attractifs et offrir de véritables perspectives d’évolution.

C’est précisément dans cette optique que nous travaillons à la création d’un CFA dédié aux métiers de la propreté. Notre ambition est de bâtir une véritable filière de formation, du CAP jusqu’au BTS, puis à la licence et au master.

Les métiers évoluent rapidement. Certains n’existaient même pas il y a cinq ans. Les compétences attendues demain ne seront plus les mêmes qu’aujourd’hui. Nous adapterons donc les parcours de formation à cette nouvelle réalité.

Le deuxième défi est celui de la rentabilité des entreprises.

Aujourd’hui, la rentabilité moyenne d’une société de propreté en France est d’environ 2 %, alors que près de 80 % de nos coûts sont liés à la masse salariale. Avec la diminution progressive des allègements de charges, nous estimons que nos coûts salariaux pourraient augmenter d’environ 4,5 % dans les prochaines années.

Les conséquences sont importantes. Si rien ne change, de nombreuses sociétés du secteur risquent de voir leur rentabilité disparaître. Nous devons donc agir sur plusieurs leviers : améliorer notre efficacité opérationnelle, mieux valoriser nos prestations et réussir à expliquer à nos clients que la qualité de service a un coût.

Enfin, le troisième défi est celui de la transformation technologique.

La digitalisation, la robotisation, l’IA ou encore l’exploitation des données ne sont plus des sujets d’avenir : ils sont déjà là. 

Pendant longtemps, nous avons vendu des prestations essentiellement au mètre carré. Demain, grâce aux données et aux outils numériques, nous pourrons beaucoup mieux mesurer les interventions réellement effectuées, adapter les prestations aux usages des clients et défendre plus facilement la juste valeur de notre travail.

Au fond, ces trois défis sont intimement liés. Nous ne pourrons relever le défi du recrutement sans faire évoluer les métiers. Nous ne pourrons pas préserver la rentabilité des entreprises sans accélérer leur transformation. Et nous ne pourrons pas réussir cette transformation sans investir dans la formation, l’innovation et l’accompagnement des équipes. C’est tout cet équilibre que nous devons construire.

 

Vous l’avez déjà souligné, les métiers de la propreté connaissent une profonde transformation. Comment les entreprises de propreté s’y préparent-elles ? 

 

À mes yeux, c’est probablement le plus grand défi des prochaines années.

Pendant longtemps, beaucoup pensaient que la robotisation restait un sujet lointain. Moi-même, je me disais que je ne verrais peut-être jamais cela au cours de ma carrière. Et puis je suis allé à VivaTech cette année. J’y ai vu des robots capables de changer des draps, de faire la vaisselle, de circuler de manière autonome… 

La vraie question n’est donc plus de savoir si ces technologies vont arriver, mais comment allons-nous les intégrer à nos prestations ? Je suis convaincu que les entreprises de propreté doivent être actrices de cette évolution. Si nous n’accompagnons pas nos clients dans l’accès à ces nouvelles technologies, nous risquons de subir cette transformation.

À l’inverse, si nous prenons les devants, nous pourrons proposer de nouveaux services, développer de nouvelles compétences et créer davantage de valeur.

Les robots ne remplaceront pas l’humain. En revanche, ils feront évoluer nos métiers. Demain, il faudra des collaborateurs capables de piloter ces équipements, d’assurer leur maintenance, d’interpréter les données qu’ils produisent et d’organiser les prestations différemment.

Nous passerons progressivement de métiers très orientés exécution à des métiers davantage tournés vers la technique, l’analyse et le pilotage. C’est une formidable opportunité pour faire évoluer notre profession.

 

Les dirigeants sont-ils prêts à cette transformation ?

 

Je pense qu’il existe aujourd’hui une différence entre les grands groupes et les TPE-PME.

Les grands groupes disposent souvent de pôles dédiés à l’innovation ou à la stratégie. Ils suivent ces sujets depuis plusieurs années et les abordent avec beaucoup d’enthousiasme.

Dans les petites entreprises, la réaction est différente. Les dirigeants sont avant tout des femmes et des hommes de terrain. Ils n’ont pas toujours eu le temps de se former à ces nouvelles technologies. C’est précisément là que la FEP a un rôle à jouer : informer, expliquer, rassurer et montrer concrètement ce que ces innovations peuvent leur apporter.

 

Cette transformation concerne également les salariés. Comment les accompagner ?

 

C’est un point essentiel. Quand une entreprise met en place un nouvel outil numérique, la première réaction peut être une résistance au changement de la part des salariés. Très souvent, c’est simplement la peur de mal faire. Dans notre secteur, certains collaborateurs sont également confrontés à des situations d’illettrisme ou d’illectronisme. Il faut en tenir compte.

Notre responsabilité n’est pas de considérer que les salariés ne sont pas capables d’utiliser ces outils. Notre responsabilité est de leur donner les moyens de réussir.

Pour cela, les solutions doivent être simples, intuitives et réellement pensées pour leurs usages. La digitalisation ne doit pas être vécue comme une contrainte supplémentaire. Elle doit permettre de faciliter le travail quotidien, de réduire certaines tâches répétitives, d’améliorer les conditions de travail et de sécuriser les échanges entre les salariés, les entreprises et les clients.

 

Justement, quelle place occupe aujourd’hui la digitalisation RH dans les entreprises de propreté ?

 

La digitalisation RH est un enjeu majeur dans notre secteur, non seulement pour gagner en efficacité, mais aussi pour répondre à des obligations réglementaires de plus en plus fortes.

Prenons un exemple : le décompte du temps de travail. Aujourd’hui encore, dans de nombreuses entreprises, il repose sur des feuilles papier. Ce fonctionnement atteint ses limites.

Nous devons désormais nous appuyer sur des outils numériques, des applications mobiles ou des objets connectés capables de collecter automatiquement les données sur le terrain. Cela permet de fiabiliser les informations, d’automatiser de nombreux traitements administratifs et de limiter les erreurs.

L’enjeu est important, car la préparation des variables de paie représente un travail considérable. Chaque erreur peut avoir des conséquences financières importantes pour une entreprise dont les marges sont déjà très faibles.

Mais au-delà du gain de temps, il y a également un enjeu juridique. Ces dernières années, l’Inspection du travail a renforcé ses contrôles sur le décompte du temps de travail. Les sociétés qui ne sont pas en mesure de justifier précisément les heures réalisées s’exposent à des sanctions importantes.

La digitalisation constitue donc un véritable outil de sécurisation juridique, autant qu’un levier de performance.

 

Dans quelques jours, la facturation électronique entrera progressivement en vigueur. Comment les entreprises de propreté abordent-elles cette échéance ?

 

Nous avons encore de nombreuses entreprises qui hésitent, parfois même parmi les plus importantes, car il existe encore beaucoup d’interrogations sur les plateformes, les ERP, les logiciels compatibles ou encore les futurs acteurs qui resteront présents sur le marché.

Notre rôle, à la FEP Grand Est, est justement d’accompagner les entreprises dans cette transition. Nous avons organisé plusieurs réunions d’information consacrées à la facturation électronique afin d’aider les dirigeants à mieux comprendre les échéances et à préparer leurs choix.

L’objectif n’est pas de se précipiter, mais de faire les bons choix, en veillant notamment à la compatibilité entre les futurs outils de facturation électronique et les logiciels déjà utilisés par les entreprises.

 

Quelle est votre feuille de route pour les prochains mois ?

 

Comme évoqué précédemment, il y a la facturation électronique, mais aussi la création du futur CFA. 

Le projet a été lancé il y a quelques mois seulement. Nous devons désormais identifier le lieu d’implantation, trouver les partenaires, recruter les futurs formateurs et mobiliser les entreprises qui accueilleront les apprentis. Nous travaillons également avec les acteurs de l’emploi et de la formation afin d’attirer les futurs candidats et de construire une véritable filière de compétences pour notre secteur.

Les prochains mois seront également marqués par la préparation des échéances politiques nationales. Nous voulons profiter de cette période pour sensibiliser les parlementaires et les décideurs aux enjeux de notre secteur, afin que nos réalités économiques soient mieux prises en compte dans les politiques publiques de demain.

 

Pour conclure, quel message souhaitez-vous adresser aux dirigeants des entreprises de propreté pour cette rentrée ?

 

J’aimerais leur dire de rester résolument optimistes.

Nous traversons une période de profondes transformations. Cela peut naturellement susciter des interrogations, mais je suis convaincu que nous avons aussi devant nous de formidables opportunités.

Les défis démographiques, énergétiques ou technologiques vont faire évoluer notre profession. À nous de nous en saisir pour construire des entreprises plus performantes, plus attractives et plus résilientes.

En revanche, nous ne pouvons pas rester immobiles. Si nous refusons ces évolutions, nous prendrons inévitablement du retard. Si, au contraire, nous les anticipons, elles deviendront un véritable levier de développement.

Enfin, je crois profondément à la force du collectif. Les enjeux auxquels nous sommes confrontés dépassent largement chaque entreprise prise individuellement. Nous devons continuer à partager nos expériences, nos difficultés et nos bonnes pratiques.

C’est ensemble, au sein de notre profession, que nous trouverons les meilleures réponses aux défis qui nous attendent.

 

FEP_Grand_Est_Réunion

 

 

Sommaire